Grèce

Cri d'indépendance.

Appel aux armes de l'archevêque Germanos.
Déclaration de Kalumata aux gouvernements de l'Europe.
Proclamation du prince Alexandre Ypsilanti.

Voir également l'Acte d'indépendance.
La Constitution d'Épidaure, 1822.
    Le 25 mars (6 avril) 1821, après 400 ans de domination ottomane, débute l'insurrection qui va conduire la Grèce à l'indépendance. Cette date, qui correspond à l'Annonciation est retenue pour la fête nationale grecque. Le cri d'indépendance est poussé par l'archevêque de Patras, Germanos, qui appelle les Grecs aux armes. Le même jour, un manifeste est publié par le sénat de Kalumata, dirigé par Pierre Mavromichalis, alors reconnu bey d'une région semi-autonome du Péloponnèse, le Magne, dont les habitants - les Maïnotes - descendraient des Spartiates.
    En fait l'insurrection était déjà commencée, à l'appel de Grecs de la diaspora ; ainsi, le prince Ypsilanti, général au service de la Russie, avait franchi le Prut et pénétré en Moldavie le 23 février/7 mars précédent, espérant provoquer l'intervention de la Russie et sa proclamation aux Moldaves est considérée comme le premier acte de la guerre d'indépendance. Mais son appel du 24 mars, plus explicite, se présente comme un programme de lutte et de gouvernement.
   L'insurrection est durement réprimée (massacres de Chio, siège de Missolonghi), d'autant que les divisions entre les différents comités ou gouvernements provisoires qui prétendent la diriger provoquent l'instabilité politique et des revers militaires. Un premier congrès national est cependant réuni à Épidaure pour rédiger une Constitution (1/13 janvier 1822). Il adopte également un Acte d'indépendance (15/27 janvier 1822) pour expliquer les raisons du soulèvement et les difficultés du pays.
Source des documents : Annuaire 1821 et Annales politiques et diplomatiques, tome 1, 1823.


Appel aux armes de Germanos, exarque de la première Achaïe, archevêque de Patras.

Nos très chers frères, le Seigneur qui a frappé nos pères et leurs enfants, vous annonce, par ma bouche, la fin des jours de larmes et d'épreuves. Sa voix a dit que vous seriez la couronne de sa gloire et le diadème de son royaume. La sainte Sion ne sera plus livrée à la désolation (Isaïe, 62.5). Le temple du Seigneur traité comme un lieu ignoble, ses vases de gloire trainés dans la fange (1 Mach. 2.8.9) vont être vengés. L'abime a créé l'abime (Ps. 41.8) ; les miséricordes antiques du seigneur (Lament. de Jér. 5.1) vont descendre sur son peuple. La race impie des Turcs a comblé la mesure des iniquités ; l'heure d'en purger la Grèce est arrivée, suivant la parole de l'Eternel : Chasse l'esclave et son fils (Genèse, 21.10). Armez-vous donc race hellénique, deux fois illustre par vos pères ; armez-vous du zèle de Dieu : que chacun de vous ceigne le glaive ; car il est préférable de périr les armes à la main, que de voir l'opprobre du sanctuaire de la patrie (Ps. 44.4). Brisons nos fers et le joug qui charge nos têtes (Ps, 2.3), car nous sommes les héritiers de Dieu, les co-héritiers de Jésus-Christ (Ps. 8.17).

D'autres que votre prélat vous parleront de la gloire de vos ancêtres, et moi je vous répéterai le nom de ce Dieu auquel nous devons un amour plus fort que la mort (Cant. 8.6).

Demain, précédés de la croix, nous marcherons vers cette ville de Patras, dont le territoire est sanctifié par le sang du glorieux martyr l'apôtre Saint-André. Le Seigneur centuplera votre courage ; et, pour ajouter aux forces qui doivent vous animer, je vous relève du jeûne de carême que nous observons. Soldats de la croix, c'est la cause même du ciel que vous êtes appelés à défendre. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, soyez bénis et absous de tous vos péchés.

[Probablement le 8/20 mars 1821, au monastère d'Aghia Lavra (Sainte Laure), non loin de Patras.
C'est là que l'archevêque aurait prononcé une allocution, avant de bénir les jeunes gens qui prêtaient serment de lutter pour l'indépendance de la Grèce, et de se rendre à Patras pour commencer la lutte et libérer la ville.
Une laure est un monastère où les moines prient dans leur cellule et non en commun.
Ce lieu de mémoire fut le site d'un oradour grec : le 13 décembre 1943, les Allemands brûlèrent le monastère, après avoir exécuté toute la population mâle du village.
Voir le site de la municipalité de Kalavryta.
Et rappelons les vers de Victor Hugo, après les massacres de Chios :
« Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l’oiseau merveilleux ?
Ami, dit l'enfant grec, dit l'enfant aux yeux bleus,
Je veux de la poudre et des balles. »]


Déclaration ou Manifeste adressé aux gouvernements de l'Europe par le sénat messenien de Kalumata.

Depuis plus d'un siècle, la tyrannie ottomane désole le Péloponnèse. Cette tyrannie, devenant plus cruelle de jour en jour, a fini par nous accabler au point qu'il nous restait à peine la force de gémir. Le désespoir s'empara de nous, et, par une résolution unanime, nous prîmes les armes pour nous délivrer de l'esclavage. Tous les germes de division que le despotisme avait semés parmi nous furent aussitôt étouffés par l'heureuse influence de la liberté.

Déjà nos bras s'appesantissent sur les barbares qui les avaient chargés de chaines. Nos pieds, fatigués jour et nuit par d'impitoyables corvées, parcourent déjà la carrière de l'honneur pour la conquête de nos droits. Nos têtes, longtemps courbées sous un joug de fer, se sont enfin relevées : le sentiment national les soutient et les anime. Nos bouches, qui ne s'ouvraient plus devant nos tyrans que pour articuler des plaintes timides et des prières inutiles, font retentir l'air du nom de liberté. Cette liberté, dont nous venons de goûter les douceurs, nous saurons la conserver ou périr avec elle. 

Jamais cause ne fut plus juste ni plus sacrée que la nôtre ; nous combattons pour notre sainte religion, pour notre vie, pour notre honneur, pour nos propriétés, que nos farouches oppresseurs ne respectèrent jamais. Cette terre défendue par des héros illustres, par le génie et les vertus de nos ancêtres, et si longtemps, hélas ! arrosée de nos larmes ; cette terre nous appartient, elle est notre héritage. Toute l'Europe lui est redevable de ses arts, de ses lumières et de tous les bienfaits de la civilisation. Voici le moment pour vous, nations et gouvernements éclairés, d'acquitter votre dette envers la Grèce, notre patrie. Nous ne vous demandons que des conseils, des armes et des secours pécuniaires, que nous vous rendrons avec reconnaissance : la gloire de nos bienfaiteurs durera autant que celle de la Grèce.

Pierre Mavromichalis, commandant en chef.

25 mars/6 avril 1821

Proclamation du prince Alexandre Ypsilanti.

(23 février/7 mars 1821)

Habitants de la Moldavie, nous vous faisons savoir qu'aujourd'hui toute la Grèce a rallumé le flambeau de la liberté et brisé le joug de la tyrannie ; elle revendique les droits qui lui appartiennent. Je me rends où la voix du peuple m'appelle ; je vous offre, tant de ma part que de celle de mes compatriotes qui se trouvent actuellement ici, et que j'ai l'honneur de commander, l'assurance et la garantie que vous jouirez d'une tranquillité parfaire, que vos personnes et vos biens seront respectés ; vous pourrez donc suivre vos occupations ordinaires sans vous inquiéter de mes mouvements car le gouvernement de cette principauté n'éprouvera aucun changement, et les lois qui vous ont régis jusqu'à ce jour continueront à être exécutées.

Je puis vous assurer que la Providence divine vous a donné dans le prince Michel Suzzo, qui vous gouverne actuellement, un défenseur des droits de votre patrie, un père, un bienfaiteur ; il mérite tous ces titres : unissez-vous donc à lui pour protéger le bonheur commun. Si quelques Turcs désespérés faisaient une incursion sur votre territoire, ne craignez rien, car une grande puissance est prête à punir leur insolence.

Appel aux armes du prince Ypsilanti.

(Jassy, 24 mars/5 avril 1821)

Aux armes ! aux armes ! vaillants Grecs ! le moment est arrivé ; combattons pour notre religion et pour notre patrie. Les peuples civilisés de l'Europe, en combattant pour leurs droits, nous invitaient depuis longtemps, par leur exemple, à les imiter. Quoique jouissant d'un certain degré de liberté, ils se sont sans cesse efforcés de l'accroître. Ces mêmes peuples, fixant leurs yeux sur nous, s'étonnaient de notre inertie. Aujourd'hui que tous nos compatriotes nous attendent, et que les Serviens, les Souillotes et toute l'Epire soulevée nous appellent, faites que le son de nos trompettes et le bruit de nos armes retentissent dans toute la Grèce. Nos tyrans, tremblants et pâles, fuiront devant nous. En nous rendant dignes de nos aïeux et du siècle où nous vivons, nous obtiendrons la bienveillance des nations civilisées et même leurs secours. Les amis ardents de la liberté, tous les coeurs généreux ne tarderont pas à venir prendre part à notre noble entreprise. Vous verrez même plusieurs de nos ennemis, poussés par la justice de notre cause, abandonner leurs étendards et venir se ranger sous les nôtres. Qu'ils se présentent avec franchise ! la patrie leur pardonnera et les prendra sous son égide.

Qui pourrait donc retenir vos bras ? Notre ennemi est lâche et faible ; nos généraux sont habiles, et tous nos concitoyens pénétrés de l'enthousiasme le plus vif. Au premier élan de nos phalanges, vous verrez les anciennes colonnes du despotisme tomber devant nos drapeaux victorieux. Au premier signal donné par vos clairons, répondra l'écho des rivages de la mer Ionienne et de la mer Egée. La marine de toutes nos îles, qui, pendant la paix, savait commercer et combattre, portera la terreur et la mort dans tous les ports soumis à nos tyrans. Quel coeur pourrait rester sourd à l'appel de la patrie ? A Rome, un ami de César, secouant la chlamyde ensanglantée de ce guerrier, souleva tout le peuple. Que ferez-vous, Grecs, à l'aspect de la patrie même ensanglantée et déchirée par les mains des barbares.

Tournez vos regarde autour de vous, vos yeux ne rencontreront partout que l'abjection la plus profonde. Ici, ce sont nos temples profanés et souillés ; là, nos femmes et nos enfants exposés aux traitements les plus odieux ; nos maisons spoliées, nos campagnes dévastées, et nous-mêmes (il faut le dire) ravalés à la condition la plus servile. Il est temps enfin de venger notre sainte religion et notre belle patrie du mépris sacrilège des barbares. Parmi nous le plus noble sera celui qui défendra nos droits avec le plus de courage. La nation, assemblée par ses notables, formera un conseil suprême ; toutes nos actions seront soumises aux actes qui en émaneront. 

Coopérons donc à ce but d'un commun accord ; les riches par leur fortune, les chefs de l'église par leurs nobles exhortations, et les hommes éclairés par leurs conseils. Que tous ceux qui, à ce jour, se trouvent au service des puissances étrangères, après de justes remerciements, s'empressent d'abandonner tout pour voler à la défense de leur pays, et courir avec nous la même carrière de gloire et d'honneur.

Quels esclaves vils et mercenaires oseront faire face et tenir tête à un peuple qui se lève pour son indépendance. Imitons les combats héroïques de nos ancêtres ; imitons l'Espagne, qui la première rompit les légions, jusqu'alors invincibles d'un despote formidable. Par la concorde générale, par la soumission aux lois et l'obéissance aux chefs, par le courage et la fermeté, notre victoire est infaillible ; elle couronnera nos travaux héroïques de lauriers impérissables, et gravera nos noms dans le temple de l'immortalité, pour être l'exemple des générations futures. La patrie décernera pour récompense, à ses dignes et obéissants enfants les prix de la gloire et de l'honneur ; mais elle déclarera dégénérés et de souche asiatique, ceux qui seront sourds à son appel, et les vouera, comme traîtres, à l'opprobre et à la malédiction de la postérité. 

Invitons-donc, ô braves et généreux Grecs ! invitons une seconde fois la liberté à rentrer dans la terre classique de notre patrie. 

Combattons entre les Thermopyles et Marathon, et sur les tombeaux de nos ancêtres, qui y périrent pour nous laisser libres et heureux. Le sang des tyrans est agréable aux mânes d'Epaminondas, de Trasybule, d'Armodius et d'Aristogiton, à ceux de Timoléon qui a délivré Corinthe et Syracuse, et à ceux surtout de Miltiade, de Thémistocle, de Léonidas et des trois cents Spartiates, qui ont taillé en pièces les armées innombrables des Perses barbares.  

Ce sont leurs descendants, plus barbares et plus lâches encore, qu'il s'agit maintenant d'anéantir. 

Aux armes, mes amis ! la patrie vous appelle.

Alexandre Ypsilanti, régent général du gouvernement.


Pour obtenir davantage d'informations sur le pays et sur le texte ci-dessus,
voir la fiche Grèce.
© - 2010 - Pour toute information complémentaire, pour signaler une erreur ou correspondre avec nous,
adressez-nous un message électronique.

Jean-Pierre Maury