Vénézuela


Proclamation de l'indépendance.

(5 juillet 1811)

    Le jeudi saint 19 avril 1810, le conseil municipal de Caracas refuse l'obéissance aux autorités coloniales espagnoles en invoquant la captivité de Ferdinand VII, considéré comme le roi légitime, et en demandant le retour à la Constitution traditionnelle de l'Espagne. Un Congrès réunissant les représentants des provinces est réuni et proclame l'indépendance le 5 juillet 1811. Le gouvernement est dirigé par Francisco de Miranda. Une première Constitution est proclamée le 21 décembre 1811, mais les forces espagnoles loyalistes reprennent le pouvoir, en dépit de l'intervention de Simon Bolivar qui libère brièvement Caracas en août 1813, puis en février 1819 et fonde la république de Colombie par l'union du Vénézuéla et de la Nouvelle-Grenade, le 17 décembre 1819. La guerre ne prend fin qu'à la suite de la victoire de Bolivar à Carabobo le 24 juin 1821.

Source : Traduction originale, suivant le texte espagnol.

Au nom de Dieu Tout-Puissant, nous, les représentants des Provinces-Unies de Caracas, Cumana, Barinas, Margarita, Barcelone, Mérida et Trujillo, formant la Confédération américaine du Vénézuéla dans le continent du Sud, réunis en Congrès, et compte tenu de la pleine et absolue possession de nos droits, que nous avons recouvrés de façon équitable et légitime depuis le 19 avril 1810, à la suite de la journée de Bayonne et de l'occupation du trône d'Espagne par la conquête et la succession d'une nouvelle dynastie faite sans notre consentement, nous voulons, avant d'utiliser les droits dont nous avions été privés pendant plus de trois siècles, et que l'ordre politique des événements humains nous a restitués, exposer à l'univers les motifs émanés de ces mêmes événements et qui permettent le libre usage que nous allons faire de notre souveraineté.

Nous ne voulons pas, cependant, commencer par réclamer tous les droits que possède tout pays conquis, au moment de récupérer ses biens et l'indépendance, en oubliant généreusement la longue série de griefs, de torts et de privations que le funeste droit de conquête a causé indistinctement à tous les descendants des découvreurs, des conquérants et des colons de ces pays, mis dans la pire des situations par la même raison qui devait les favoriser. En tirant un voile sur les trois cents ans de domination espagnole en Amérique, nous présenterons seulement des faits authentiques et notoires qui auraient dû enlever et ont enlevé à un monde son droit sur l'autre, dans le désordre, le chaos et la conquête qui ont déjà dissous la nation espagnole.

Ce désordre a augmenté les maux de l'Amérique, rendant inutiles les recours et les remontrances et en permettant aux gouverneurs espagnols, en restant impunis, d'insulter et d'opprimer cette partie de la nation, la laissant sans la protection et la garantie de la loi.

Il est contraire à l'ordre, impossible au gouvernement de l'Espagne, et désastreux pour l'Amérique, que celle-ci, ayant un territoire infiniment plus vaste et une population incomparablement plus nombreuse, dépende et soit soumise à un coin péninsulaire du continent européen.

Les réunions et les abdications de Bayonne, les journées révolutionnaires de l'Escurial et d'Aranjuez, et les ordres adressés à l'Amérique par le duc de Berg, lieutenant-général du royaume, suffisent à mettre en vigueur les droits que les Américains avaient jusque-là sacrifiés à l'unité et à l'intégrité de la nation espagnole.

Le Vénézuéla, avant tout autre, a généreusement reconnu et préservé cette intégrité, afin de ne pas abandonner la cause de ses frères, tant qu'il y avait le moindre espoir de salut.

L'Amérique a vu le jour à nouveau, depuis qu'elle a pu et a dû prendre en charge son destin et à sa défense, tandis que l'Espagne peut reconnaître, ou non, les droits d'un roi qui préféré sa propre existence à la dignité de la nation qu'il gouvernait.

Tous les Bourbons ont participé aux accords inacceptables de Bayonne, abandonnant le territoire espagnol contre la volonté du peuple ; ils ont violé, méprisé et foulé aux pieds les devoirs sacrés qu'ils avaient contracté à l'égard des Espagnols des deux mondes, quand ils les avaient placés sur le trône, avec leur sang et leurs trésors, en dépit de la maison d'Autriche ; en raison de leur conduite, ils sont devenus inaptes et incapables de gouverner un peuple libre, qu'ils ont livré comme un troupeau d'esclaves.

Les gouvernements intrus qui se sont arrogés la représentation nationale profitèrent perfidement des dispositions que la bonne foi, la distance, l'oppression et l'ignorance ont donné aux Américains contre la nouvelle dynastie introduite en Espagne par la force. Et contre leurs propres principes, ils ont soutenu parmi nous l'illusion en faveur de Ferdinand, pour nous détruire et nous maltraiter impunément alors qu'il nous promettaient la liberté, l'égalité et la fraternité, par des discours pompeux et des expressions étudiées, pour cacher la chaine d'une représentation amoindrie, inutile et dégradante.

Dès qu'ils ont été dissous, remplacés et que, parmi eux, les différentes formes du gouvernement de l'Espagne aient été détruites et que la loi impérieuse de la nécessité eût dicté au Vénézuéla de se sauver lui-même afin de maintenir et de conserver les droits de son roi et d'offrir un asile à ses frères d'Europe contre les maux qui les menaçaient, ils ont ignoré leur conduite précédente, modifié leurs principes et appelé insurrection, perfidie et ingratitude cela même qui était la règle de leurs gouvernement en Espagne, car maintenant elle leur avait fermé la porte au monopole de l'administration qu'ils voulaient perpétuer au nom d'un roi imaginaire.

Malgré nos protestations, notre modération, notre générosité, et l'inviolabilité de nos principes, contre la volonté de nos frères en Europe, ils nous ont déclarés en état de rébellion, nous ont soumis au blocus, nous ont déclaré la guerre, nous ont envoyé des agents pour nous ameuter les uns contre les autres, et nous discréditer parmi les nations européennes, en implorant leur aide pour nous opprimer.

Sans accorder le moindre prix à nos arguments, sans les présenter au jugement impartial du monde, et sans autres juges que nos ennemis, ils nous ont condamnés à une douloureuse incompréhension avec nos frères ; et pour ajouter l'outrage à la calomnie, ils ont nommé des plénipotentiaires, contre notre volonté expresse, pour que dans leurs Cortès ils disposent arbitrairement de nos intérêts sous l'influence et la force de nos ennemis.

Pour étouffer et écraser les effets de notre représentation, quand ils ont été forcés de nous l'accorder, ils nous ont soumis à une petite taxe dérisoire, et ils ont soumis la forme de l'élection à la voix passive des municipalités, dégradées par le despotisme des gouverneurs ; ce qui était une insulte à notre franchise et à notre bonne foi, plutôt qu'un prise en considération de notre importance politique indéniable.

Toujours sourds à nos cris de justice, les gouvernements de l'Espagne ont cherché à discréditer tous nos efforts, déclarant criminels et punissant par l'infamie, le pilori et la confiscation, toutes les tentatives faites, à plusieurs reprises, par certains Américains pour le bonheur de leur pays, comme celle que récemment nous a dicté notre propre sécurité, afin de ne pas être impliqués dans le désordre que nous pressentions, et conduits à l'horrible sort que nous avons écarté loin de nous pour toujours. Avec cette politique odieuse, ils ont réussi à rendre nos frères insensibles à nos malheurs, à les armer contre nous, à effacer en eux les douces impressions de l'amitié et de la parenté, et à transformer en ennemis une partie de notre grande famille.

Quand nous avons sacrifié, fidèles à notre promesse, notre sécurité et notre dignité pour ne pas abandonner les droits que nous avions généreusement conservés à Ferdinand de Bourbon, nous avons vu qu'à ses rapports forcés avec l'empereur des Français s'étaient ajoutés les liens du sang et de l'amitié, de telle sorte que même les gouvernements de l'Espagne ont déclaré leur volonté de le reconnaitre qu'en y mettant des conditions.

Nous sommes restés trois ans dans cette douloureuse alternative, dans une indécision et une ambiguïté politique, si funeste et dangereuse que cela aurait suffit à autoriser la résolution que la foi de nos promesses et les liens de la fraternité nous avaient fait différer, jusqu'à ce que la nécessité nous oblige à aller au-delà de ce que nous voulions, poussés par le comportement hostile et contre nature des gouvernements de l'Espagne, ce qui nous a libérés de notre serment conditionnel ; ce qui nous a appelés à l'auguste représentation que nous exerçons.

Mais nous, qui nous glorifions de fonder notre démarche sur les meilleurs principes, nous ne voulons pas fonder notre bonheur sur le malheur de nos semblables, nous regardons et nous déclarons qu'ils sont nos amis, qu'ils partagent notre destin et participent à notre félicité, ceux qui, unis à nous par les liens du sang, de la langue et de la religion, ont subi les mêmes maux sous le précédent régime, à conditions que, reconnaissant notre absolue indépendance à cet égard et de toute domination étrangère, ils nous aident à la maintenir de leurs vies, de leurs fortunes et de leurs opinions, et nous les déclarons et les reconnaissons (comme toutes les autres nations) ennemis dans la guerre et amis, frères et compatriotes dans la paix.

Considérant toutes ces solides et incontestables raisons politiques, qui nous ont tant montré la nécessité de recouvrer notre dignité naturelle, que l'ordre des événements nous a restituée ; en usant des droits imprescriptibles qu'ont les peuples de dénoncer tout pacte, accord, ou partenariat qui ne répond pas aux objectifs pour lesquels les gouvernements ont été institués, nous croyons que nous ne pouvons ni ne devons garder les liens qui nous attachaient au gouvernement de l'Espagne et que, comme tous les peuples du monde, nous sommes libres et autorisés à ne dépendre d'aucune autre autorité que la notre, et à prendre parmi les puissances de la terre, la place même que l'Être suprême et la nature nous assignent et à laquelle nous appelle la succession des événements humains, pour notre propre bien et notre avantage.

Cependant, nous connaissons les difficultés qui nous attendent, les obligations que nous impose le rang que nous allons occuper dans l'ordre politique du monde, et l'influence puissante des formes et des habitudes auxquelles nous sommes, à notre grand regret, habitués ; nous savons aussi que notre honteuse soumission à elles, alors que nous pouvons les rejeter, serait plus ignominieuse pour nous et plus funeste pour notre postérité, que notre longue et pénible servitude, et que c'est maintenant notre indispensable devoir de pourvoir à notre conservation, notre sécurité et notre bonheur, en changeant essentiellement touts les formes de notre ancienne Constitution.

C'est pourquoi, nous pensons avoir donné tous les arguments permettant de manifester le respect que nous devons à l'opinion de l'humanité et à la dignité des autres nations, au nombre desquelles nous allons entrer, et dont nous espérons la compréhension et l'amitié. Nous, les représentants des Provinces-Unies du Vénézuéla, prenant à témoin l'Être suprême de la justice de notre démarche et de la rectitude de nos intentions, implorant son aide divine et céleste et, au moment où nous naissons à la dignité, que sa providence nous rend, nous ratifions notre désir de vivre et de mourir libres, en professant et en défendant la sainte, catholique et apostolique religion de Jésus-Christ. Ainsi, nous déclarons solennellement au monde, au nom et par le pouvoir et l'autorité que nous tenons du vertueux peuple du Vénézuéla, que ses Provinces-Unies sont, et doivent être à partir d'aujourd'hui, de fait et de droit, des États libres, souverains et indépendants, et qu'elles sont dégagées de toute soumission et de toute dépendance à la Couronne d'Espagne ou à ceux qui se disent ses plénipotentiaires ou ses représentants. Nous déclarons encore que, en tant qu'État libre et indépendant, elles ont tout pouvoir de se donner la forme de gouvernement conforme à la volonté générale de leur peuple, de déclarer la guerre et de conclure la paix, de participer à des alliances, de conclure des accords de commerce, de limites et de navigation et de faire exécuter tous les autres actes que les nations libres et indépendantes font et exécutent.

Et pour rendre valide, ferme et durable notre déclaration solennelle, nous donnons et nous engageons mutuellement, chaque province à l'autre, ainsi que nos vies, nos fortunes et notre honneur national sacré.

Donné au palais fédéral de Caracas, signée de notre main, scellée du grand sceau provisoire de la Confédération, contresignée par le secrétaire du Congrès, le 5 juillet 1811, le premier de notre indépendance.

[Suivent les noms des députés signataires.]


Palais fédéral, 8 juillet 1811.

Pour la Confédération de Vénézuéla, le pouvoir exécutif ordonne que l'Acte ci-dessus soit publié, exécuté et authentifié par le sceau de l'État et de la Confédération.

Par conséquent, le pouvoir exécutif suprême ordonne et mande qu'un office divin ait lieu et charge le très révérend archevêque de ce diocèse, de prévoir que le jour de la publication solennelle de notre indépendance, qui sera le dimanche 14, soit donné, comme il l'a volontairement offert et convenu, une sonnerie des cloches de toutes les églises de la capitale, qui manifeste la joie et l'allégresse du peuple vertueux de Caracas et de son prélat apostolique. Et que pour rendre grâce au Tout-Puissant, pour ses bienfaits, ses secours et sa grande bonté en rétablissant l'état dans lequel sa providence et son infinie sagesse ont créé l'homme, que soit chantée le 16 une messe solennelle avec Te Deum dans la Sainte Église métropolitaine, à laquelle assisteront tous les corps et communautés de la manière habituelle.

Que les troupes saluent l'acte publié et que le drapeau et le pavillon national soient arborés sur la caserne de San Carlos, le secrétaire à la guerre transmettant à cet effet l'ordre au gouverneur militaire. Et que, à partir d'aujourd'hui, tous les citoyens, sans distinction, utilisent la cocarde et l'insigne de la Confédération vénézuélienne, composée des couleurs bleu ciel au centre, jaune et rouge en cercles.

Que la cité soit illuminée durant trois nuits, de manière noble et simple, sans profusion ni gaspillage inutile, en commençant le même dimanche.

Que soit immédiatement reçu des troupes le serment de reconnaissance et de fidélité prescrit par le Congrès, au cours d'une cérémonie publique, en présence du gouverneur militaire mentionné et des autres chefs de la garnison.

Que dans les jours suivant la présente publication, comparaissent devant le Pouvoir exécutif suprême tous les corps de la cité, politiques, ecclésiastiques et militaires, pour prêter serment, et que pour limiter les embarras et le coût d'un tel acte si tous les individus devaient le prêter devant le Pouvoir exécutif, on en charge les maires des quartiers, afin qu'avec le scrupule, la circonspection et l'exactitude nécessaires dans une affaire si délicate, ils le prêtent et le reçoivent par la formule qui leur sera communiquée, conformément aux prescriptions du Congrès, à leurs domiciles ou à l'endroit qu'ils indiqueront dans chaque quartier, à partir du mercredi 17 courant, de 9 heures du matin à une heure et l'après-midi de quatre à sept heures du soir. Cette prestation de serment sera pour chacun l'acte caractéristique de la naturalisation en tant que citoyen, ainsi que de l'obligation faite à l'État de protéger son honneur, sa personne et ses biens. Cette opération sera inscrite dans un livre que doivent signer ceux qui prêtent serment ou, à défaut, une autre personne à leur demande, et qui sera présenté dans les vingt jours prévus à cette fin au secrétaire d'État pour être archivé.

Qu'avis soit donné par les secrétariats respectifs aux commandants militaires et politiques des ports de La Guaira et Cabello et aux autres magistrats et conseils municipaux des villes et villages de la province, avec copie du présent acte et du décret du Congrès le concernant, afin qu'ils procèdent à son exécution, publication et application, et que le serment soit fait comme il est ordonné.

Que soit également communiqué aux provinces confédérées, pour information et application, ce qu'ordonne le Congrès. Et finalement nous croyons que, par la déclaration d'indépendance, les habitants de cette province et des provinces confédérées ont obtenu la dignité, et l'honorable tenue de citoyens libres, ce qui est le plus appréciable dans une société, le titre véritable d'homme rationnel, la terreur des ambitieux et des tyrans et le respect et la considération des nations civilisées. Ils doivent donc soutenir cette dignité à tout prix, sacrifiant leurs passions à la raison et à la justice, s'unissant affectueusement et réciproquement, et en essayant de préserver entre eux la paix, la fraternité et la confiance qui rendent respectables, fermes et stables, les États dont les membres proscrivent les préoccupations insensées, les haines et les personnalités qui détestent les sages maximes naturelles, politiques et religieuses ; le gouvernement suprême sait très bien que, pour les citoyens, il n'y a rien de plus sacré que la patrie, ni plus digne de châtiment ce qui est contraire à ses intérêts et, pour cela, il saura imposer les peines les plus sévères à ceux qui les méritent en perturbant de quelque manière la société et se rendent indignes des droits qui ont été obtenus par l'indépendance absolue maintenant proclamée, et légitimement sanctionnée par raison, justice, commodité et nécessité.

Le pouvoir exécutif suprême, finalement, exhorte et demande, ordonne et mande à tous et à chacun des habitants qu'ils adhèrent de tout coeur et soient résolus, fermes, forts et constants, soutiennent de toutes leurs facultés physiques et spirituelles la gloire qu'une aussi sublime entreprise obtient dans le monde et elle conservera dans l'histoire un immortel renom.

Donné au Palais fédéral de Caracas, signé de tous les ministres qui forment le Pouvoir exécutif suprême, scellé du sceau provisoire de la confédération et contresigné par le secrétaire soussigné.

Cristóbal de Mendoza, President en exercice.

Juan de Escalona.

Baltazar Padrón.

José Tomás Santana, Secrétaire.


Pour obtenir davantage d'informations sur le pays et sur le texte ci-dessus,
voir la fiche Vénézuéla.

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Jean-Pierre Maury