Grande Guerre


Les alliances.

L'entente cordiale franco-russe.

Echange de lettres entre M. de Giers, ministre des affaires étrangères de Russie et M. Ribot ministre français des affaires étrangères le 15/27 août 1891.
Convention militaire, signée à Pétersbourg le 5/17 août 1891, ratifiée par le Tsar le 15/27 décembre 1893 et par le président Sadi Carnot le 24 décembre 1893/4 janvier 1894.

    À la fin du XIXe siècle, à la suite de la crise amorcée par les troubles en Herzégovine en 1875, continuée par le traité de San Stefano, mais circonscrite et achevée par le Congrès de Berlin, en 1878, les Puissances centrales forment un réseau d'alliances pour « assurer le maintien de l'ordre social et politique dans leurs États respectifs ».
    L'Allemagne et l'Autriche-Hongrie concluent d'abord, le 7 octobre 1879, une solide alliance, la Duplice, dirigée contre la Russie et la France, qui les lie jusqu'en 1914. 
Les deux pays forment ensuite la Triple Alliance ou Triplice avec l'Italie, le 20 mai 1882, alors que l'Italie craint un conflit avec la France en Afrique du Nord. Cet accord conclu initialement pour cinq ans est confirmé en 1887, avec un traité italo-autrichien relatif à une action concertée dans les Balkans et la mer Égée, et un traité italo-allemand dirigé contre la France. Il est renouvelé et précisé le 6 mai 1891, puis, dans les mêmes termes, le 28 juin 1902 et enfin le 5 décembre 1912. Enfin, une convention maritime (23 juin et 2 août 1913) prévoit les moyens nécessaires pour des opérations communes des trois Puissances en Méditerranée en 1914.
    Des accords avec la Roumanie,
le 30 octobre 1883, renouvelés le 13/25 juillet 1892, le 30 septembre 1896, le 17 avril 1902 et le 5 février 1913, permettent de former une Quadruplice. L'Alliance est aussi étendue à la Serbie le 16/28 juin 1881, confirmée le 7/19 mars 1889, prévoyant l'extension du territoire serbe en Macédoine ; et à l'Espagne, en ce qui concerne les questions nord-africaines, le 4 mai 1887.
    Cependant, par le Traité des 3-Empereurs, le 18 juin 1881, elles tentent de concilier les ambitions russes et autrichiennes dans les Balkans. Mais en 1887,  tandis que l'Autriche s'entend avec l'Italie et la Grande-Bretagne (mars et décembre 1887) pour l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman et le statu quo en Méditerranée, le traité de réassurance ne lie que l'Allemagne et la Russie. Les ambitions opposées de l'Autriche, de la Russie et bientôt de l'Italie dans les Balkans ruinent ainsi l'édifice de la diplomatie allemande : Après la démission de Bismarck en 1890, le nouvel empereur, Guillaume II, choisit définitivement l'Autriche et tente de se rapprocher de la Grande-Bretagne. La Russie, isolée, se tourne alors vers la France ; en Serbie, à la suite de la révolution de 1903, le nouveau gouvernement recherche la protection de la Russie et de la France ; et l'Italie comme la Roumanie refusent d'entrer en guerre en 1914, puis s'engagent du côté de l'Entente, l'Italie, le 24 mai 1915, et la Roumanie le 27 août 1916.

    À la suite de la montée sur le trône de Guillaume II et de la démission de Bismarck, le resserrement des liens entre l'Allemagne et l'Autriche, le rapprochement avec la Grande-Bretagne et le renouvellement de la Triple Alliance, conduisent la Russie et la France, également menacées, à se rapprocher, en dépit de l'absence d'affinités idéologiques. Dès 1888, la Russie emprunte sur le marché français, et obtient des armements en échange de blé. Une escadre française est accueillie triomphalement à Cronstadt le 25 juillet 1891, puis le ministre russe des affaires étrangères, de Giers, est accueilli en France pour des pourparlers qui établissent les fondements de l'Entente cordiale entre les deux pays. Défavorable à un traité formel, le Tsar propose un échange de lettres confirmant les vues diplomatiques communes des deux Gouvernements. Une convention militaire est proposée un an plus tard et ratifiée en décembre 1893.
    C'est au début du XXe siècle que la situation évolue favorablement pour les deux pays. L'entente cordiale entre la France et la Grande-Bretagne en 1904, les arrangements conclus par la Grande-Bretagne avec la Russie en 1907, et son alliance avec le Japon préparent la coalition qui se formera en 1914 contre les Puissances centrales.

Sources : Documents diplomatiques français, série 1, vol. VIII, Paris, Imprimerie nationale, 1919. Voir également : A. Z. Manfred, «  Quelle fut la cause de l'Alliance franco-russe ? », Cahiers du monde russe et soviétique, Année 1959 , Volume 1, Numéro 1-1, p. 148-164.


I. Accord diplomatique.


M. de Giers, ministre des Affaires étrangères de Russie,
à M. de Mohrenheim, Ambassadeur de Russie à Paris.
Saint-Pétersbourg, 9/21 août 1891.

La situation créée en Europe par le renouvellement manifeste de la Triple Alliance et l'adhésion plus ou moins probable de la Grande-Bretagne aux visées politiques que cette alliance poursuit a motivé, lors du récent séjour de M. de Laboulaye, entre l'ancien Ambassadeur de France et moi un échange d'idées tendant à définir l'attitude qui, dans les conjonctures actuelles et en présence de certaines éventualités, pourrait le mieux convenir à nos Gouvernements respectifs, lesquels, restés en dehors de toute ligue, n'en sont pas moins sincèrement désireux d'entourer le maintien de la paix des garanties les plus efficaces.

C'est ainsi que nous avons été amenés à formuler les deux points ci-dessous :

1° Afin de définir et de consacrer l'entente cordiale qui les unit et désireux de contribuer d'un commun accord au maintien de la paix qui forme l'objet de leurs voeux les plus sincères, les deux Gouvernements déclarent qu'ils se concerteront sur toute question de nature à mettre la paix générale en cause.

2° Dans le cas où cette paix serait effectivement en danger et spécialement pour celui où l'une des deux parties serait menacée d'une agression, les deux parties conviennent de s'entendre sur les mesures dont la réalisation de cette éventualité imposerait l'adoption immédiate et simultanée aux deux Gouvernements.

Ayant soumis à l'Empereur le fait de cet échange d'idées ainsi que le texte des conclusions qui en étaient résultées, j'ai l'honneur de vous informer aujourd'hui que Sa Majesté a daigné approuver entièrement ces principes d'entente et verrait avec faveur leur adoption par les deux Gouvernements.

En vous faisant part de ces dispositions souveraines, je vous prie de vouloir bien les porter à la connaissance du Gouvernement français et de me communiquer les résolutions auxquelles, pour sa part, il pourrait s'arrêter.


M. Ribot, ministre des Affaires étrangères,
à M. de Mohrenheim, Ambassadeur de Russie à Paris.
Paris, 27 août 1891.

Vous avez bien voulu, d'ordre de votre Gouvernement, me communiquer le texte de la lettre du Ministre des Affaires étrangères de l'Empire où sont consignées les instructions spéciales dont l'Empereur Alexandre a décidé de vous munir, à la suite du dernier échange d'idées auquel la situation générale de l'Europe a donné lieu entre M. de Giers et l'ambassadeur de la République française à Saint-Pétersbourg.

Votre Excellence était chargée d'exprimer en même temps l'espoir que le contenu de cette pièce, préalablement concerté et formulé d'un commun accord entre les deux Cabinets, rencontrerait le plein suffrage du Gouvernement français.

Je m'empresse de remercier Votre Excellence de cette communication.

Le Gouvernement de la République ne pouvait qu'envisager comme le Gouvernement impérial la situation créée en Europe par les conditions dans lesquelles s'est produit le renouvellement de la Triple Alliance et il estime avec lui que le

moment est venu de définir l'attitude qui, dans les conjonctures actuelles et en présence de certaines éventualités, pourrait le mieux convenir aux deux Gouvernements, également désireux d'assurer au maintien de la paix les garanties qui résultent de l'équilibre entre les forces européennes.

Je suis heureux en conséquence de faire savoir à Votre Excellence que le Gouvernement de la République donne son entière adhésion aux deux points qui font l'objet de la communication de M. de Giers et qui sont ainsi formulés :

1° Afin de définir et de consacrer l'entente cordiale qui les unit et désireux de contribuer d'un commun accord au maintien de la paix qui forme l'objet de leurs voeux les plus sincères, les deux Gouvernements déclarent qu'ils se concerteront sur toute question de nature à mettre la paix générale en cause.

2° Dans le cas où cette paix serait effectivement en danger et spécialement pour celui où l'une des deux parties serait menacée d'une agression, les deux parties conviennent de s'entendre sur les mesures dont la réalisation de cette éventualité imposerait l'adoption immédiate et simultanée aux deux Gouvernements.

Je me tiens d'ailleurs à votre disposition pour examiner toutes les questions qui, dans l'état actuel de la politique générale s'imposent plus particulièrement à l'attention des deux Gouvernements.

D'autre part, le Gouvernement impérial se rendra compte sans doute, comme nous, de l'intérêt qu'il y aurait à confier à des délégués spéciaux, qui seraient désignés le plus tôt possible, l'étude pratique des mesures destinées à parer aux éventualités prévues par le second point de l'accord.

En vous priant de porter à la connaissance du Gouvernement de Sa Majesté la réponse du Gouvernement français, je tiens à marquer combien il m'a été précieux de pouvoir concourir, en ce qui me concerne, à la consécration d'une entente qui a été constamment l'objet de nos communs efforts.

II. Convention militaire.

Le général de Boisdeffre a vu aujourd'hui le général Obroutcheff, délégué par l'Empereur pour discuter le projet de convention.

La France et la Russie étant animées d'un égal désir de conserver la paix et n'ayant d'autre but que de parer aux nécessités d'une guerre défensive, provoquée par une attaque des forces de la Triple Alliance contre l'une ou l'autre d'entre elles, sont convenues des dispositions suivantes :

1° Si la France est attaquée par l'Allemagne ou par l'Italie soutenue par l'Allemagne, la Russie emploiera toutes ses forces disponibles pour attaquer l'Allemagne.
Si la Russie est attaquée par l'Allemagne ou par l'Autriche soutenue par l'Allemagne, la France emploiera toutes ses forces disponibles pour combattre l'Allemagne ;

2° Dans le cas où les forces de la Triple Alliance ou d'une des Puissances qui en font partie viendraient à se mobiliser, la France et la Russie, à la première annonce de l'événement et sans qu'il soit besoin d'un concert préalable, mobiliseront immédiatement et simultanément la totalité de leurs forces et les porteront le plus près possible de leurs frontières ;

3° Les forces disponibles qui doivent être employées contre l'Allemagne seront, du côté de la France, de 1.300.000 hommes, du côté de la Russie, de 700.000 à 800.000 hommes.
Ces forces s'engageront à fond et en toute diligence, de manière que l'Allemagne ait à lutter à la fois à l'Est et à l'Ouest ;

4° Les États-majors des armées des deux pays se concerteront en tout temps pour préparer et faciliter l'exécution des mesures prévues ci-dessus.
Ils se communiqueront, dès le temps de paix, tous les renseignements relatifs aux armées de la Triple Alliance qui sont ou parviendraient à leur connaissance.
Les voies et moyens de correspondre en temps de guerre seront étudiés et prévus d'avance.

5° La France et la Russie ne concluront pas la paix séparément.

6° La présente convention aura la même durée que la Triple Alliance.

7° Toutes les clauses énumérées ci-dessus seront tenues rigoureusement secrètes.

Obroutcheff.
Boisdeffre.
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Jean-Pierre Maury