Grande Guerre.


L'Entente anglo-russe.


Traité signé à Saint-Pétersbourg, le 31 août 1907.

    À la fin du XIXe siècle, à la suite de la crise amorcée par les troubles en Herzégovine en 1875, continuée par le traité de San Stefano, mais circonscrite et achevée par le Congrès de Berlin, en 1878, les Puissances centrales forment un réseau d'alliances pour « assurer le maintien de l'ordre social et politique dans leurs États respectifs ».
    L'Allemagne et l'Autriche-Hongrie concluent d'abord, le 7 octobre 1879, une solide alliance, la Duplice, dirigée contre la Russie et la France, qui les lie jusqu'en 1914. 
Les deux pays forment ensuite la Triple Alliance ou Triplice avec l'Italie, le 20 mai 1882, alors que l'Italie craint un conflit avec la France en Afrique du Nord. Cet accord conclu initialement pour cinq ans est confirmé en 1887, avec un traité italo-autrichien relatif à une action concertée dans les Balkans et la mer Égée, et un traité italo-allemand dirigé contre la France. Il est renouvelé et précisé le 6 mai 1891, puis, dans les mêmes termes, le 28 juin 1902 et enfin le 5 décembre 1912. Enfin, une convention maritime (23 juin et 2 août 1913) prévoit les moyens nécessaires pour des opérations communes des trois Puissances en Méditerranée en 1914.
    Des accords avec la Roumanie,
le 30 octobre 1883, renouvelés le 13/25 juillet 1892, le 30 septembre 1896, le 17 avril 1902 et le 5 février 1913, permettent de former une Quadruplice. L'Alliance est aussi étendue à la Serbie le 16/28 juin 1881, confirmée le 7/19 mars 1889, prévoyant l'extension du territoire serbe en Macédoine ; et à l'Espagne, en ce qui concerne les questions nord-africaines, le 4 mai 1887.
    Cependant, par le Traité des 3-Empereurs, le 18 juin 1881, elles tentent de concilier les ambitions russes et autrichiennes dans les Balkans. Mais en 1887,  tandis que l'Autriche s'entend avec l'Italie et la Grande-Bretagne (mars et décembre 1887) pour l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman et le statu quo en Méditerranée, le traité de réassurance ne lie que l'Allemagne et la Russie. Les ambitions opposées de l'Autriche, de la Russie et bientôt de l'Italie dans les Balkans ruinent ainsi l'édifice de la diplomatie allemande : Après la démission de Bismarck en 1890, le nouvel empereur, Guillaume II, choisit définitivement l'Autriche et tente de se rapprocher de la Grande-Bretagne. La Russie, isolée, se tourne alors vers la France ; en Serbie, à la suite de la révolution de 1903, le nouveau gouvernement recherche la protection de la Russie et de la France ; et l'Italie comme la Roumanie refusent d'entrer en guerre en 1914, puis s'engagent du côté de l'Entente, l'Italie, le 24 mai 1915, et la Roumanie le 27 août 1916.

    À la suite de la montée sur le trône de Guillaume II et de la démission de Bismarck, le resserrement des liens entre l'Allemagne et l'Autriche, le rapprochement avec la Grande-Bretagne et le renouvellement de la Triple Alliance, conduisent la Russie et la France, également menacées, à se rapprocher, en dépit de l'absence d'affinités idéologiques. Dès 1888, la Russie emprunte sur le marché français, et obtient des armements en échange de blé. Une escadre française est accueillie triomphalement à Cronstadt le 25 juillet 1891, puis le ministre russe des affaires étrangères, de Giers, est accueilli en France pour des pourparlers qui établissent les fondements de l'Entente cordiale entre les deux pays. Défavorable à un traité formel, le Tsar propose un échange de lettres confirmant les vues diplomatiques communes des deux Gouvernements. Une convention militaire est proposée un an plus tard et ratifiée en décembre 1893.
    C'est au début du XXe siècle que la situation évolue favorablement pour les deux pays. L'entente cordiale entre la France et la Grande-Bretagne en 1904, les arrangements conclus par la Grande-Bretagne avec la Russie en 1907, et son alliance avec le Japon préparent la coalition qui se formera en 1914 contre les Puissances centrales.


Sources : RGDIP, 1907, d. 25.



Traité de Saint-Pétersbourg du 31 août 1907.


Sa Majesté le Roi de Grande-Bretagne et d'Irlande et des territoires britanniques au delà des mers, Empereur des Indes, et Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, animés par le désir sincère de régler par accord mutuel différentes questions touchant aux intérêts de leurs États sur le continent asiatique, ont résolu de conclure des accords destinés à prévenir toute cause de malentendus entre la Grande-Bretagne et la Russie en ce qui concerne les questions mentionnées, et ont nommé à cet effet leurs plénipotentiaires respectifs, à savoir :

Pour Sa Majesté le Roi de Grande-Bretagne et d'Irlande et des territoires britanniques au delà des mers, Empereur des Indes, le Très Honorable Sir Arthur Nicolson, son ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire auprès de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies ;

Pour Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, le maître de sa Cour Alexandre Iswolski, ministre des affaires étrangères ;

Lesquels, après s'être communiqué leurs pouvoirs respectifs reconnus en bonne et due forme, sont convenus de ce qui suit :

Arrangement concernant la Perse.

Les gouvernements de la Grande-Bretagne et de Russie, s'étant mutuellement engagés à respecter l'intégrité et l'indépendance de la Perse et désirant sincèrement la préservation de l'ordre dans toute l'étendue de ce pays et son développement pacifique, aussi bien que l'établissement permanent d'avantages égaux pour le commerce et l'industrie de toutes les autres nations ;
Considérant que chacun d'eux a, pour des raisons d'ordre géographique et économique, un intérêt spécial au maintien de la paix et de l'ordre dans certaines provinces de la Perle contiguës ou voisines de la frontière russe d'une part, et aux frontières de l'Afghanistan et du Balouchistan de l'autre ; et étant désireux d'éviter tout motif de conflit entre leurs intérêts respectifs dans les provinces persanes dont il a été fait mention plus haut :
Se sont mis d'accord sur les termes suivants :

Article premier.

La Grande-Bretagne s'engage à ne pas rechercher elle-même et à ne pas appuyer en faveur de sujets britanniques, aussi bien qu'en faveur de sujets de puissances tierces, de concessions quelconques de nature politique ou commerciale,telles
que les concessions de chemins de fer, de banques, de télégraphes, de routes, de transport, d'assurance, etc., au delà d'une ligne allant de Kasrl-Chirin par Ispahan, lezd, Khakh, et aboutissant à un point sur la frontière persane à l'intersection des frontières russe et afghane, et à ne pas s'opposer, directement ou indirectement, à des demandes de pareilles concessions dans cette région soutenues par le gouvernement russe. Il est bien entendu que les localités mentionnées ci-dessus entrent dans la région où la Grande-Bretagne s'engage à ne pas rechercher les susdites concessions.

Article 2.

La Russie, de son côté, s'engage à ne pas rechercher pour elle-mime et à ne pas appuyer en faveur de sujets de puissances tierces, de concessions quelconques de nature politique ou commerciale, telles que les concessions de chemins de fer, de banques, de télégraphes, de routes, de transport, d'assurance, etc. au delà d'une ligne allant de la frontière afghane  par Gazik, Birdjan, Kerman et aboutissant à Bender-Abbas et à ne pas s'opposer directement à des demandes de pareilles concessions dans  cette région, soutenues par le gouvernement britannique. Il est bien entendu que les localités mentionnées ci-dessus entrent dans la région où la Russie s'engage à ne pas rechercher les susdites concessions.

Article 3.

La Russie s'engage pour sa part à ne pas s'opposer, sans s'être préalablement entendue avec l'Angleterre, à ce que des concessions quelconques soient données à des sujets britanniques dans les régions de la Perse situées entre les lignes mentionnées dans les articles 1 et 2.

La Grande-Bretagne prend un engagement identique en ce qui concerne les concessions à donner à des sujets russes dans les mêmes régions de la Perse.

Toutes les concessions existant actuellement dans les régions désignées dans les articles 1 et 2 sont maintenues.

Article 4.

Il est entendu que les revenus de toutes les douanes persanes, à l'exception de celles du Farsistan et du golfe Persique, revenus garantissant l'amortissement et les intérêts des emprunts conclus par le gouvernement du Chah à la Banque d'escompte et de prêts de Perse, jusqu'à la date de la signature du présent arrangement, seront affectés au même but que par le passé. Il est également entendu que les revenus des douanes persanes du Farsistan et du golfe Persique, aussi bien que ceux des pêcheries sur le littoral persan de la mer Caspienne et ceux des postes et télégraphes seront affectés, comme par le passé, au service des emprunts conclus par le gouvernement du Chah à la Banque Impériale de Perse jusqu'à la date de la signature du présent arrangement.

Article 5.

En cas d'irrégularités dans l'amortissement ou le payement des intérêts des emprunts persans conclus à la Banque d'escompte et de prêts de Perse et à la Banque Impériale de Perse jusqu'à la date de la signature du présent arrangement, et si la nécessité se présente pour la Russie d'instituer un contrôle sur des sources de revenus garantissant le service régulier des emprunts conclus à la première desdites banques et situées dans la région mentionnée dans l'article 2 du présent arrangement, pour la Grande-Bretagne d'instituer un contrôle sur des sources de revenus garantissant le service régulier des emprunts conclus à la seconde desdites banques et situées dans la région mentionnée dans l'article 1er du présent arrangement, les gouvernements anglais et russe s'engagent à entrer préalablement dans un échange d'idées amical en vue de déterminer, d'un commun accord, les mesures de contrôle en question et d'éviter toute ingérence qui ne serait pas conforme aux principes servant de base au présent arrangement.

Convention concernant l'Afghanistan.


Les Hautes Partie, Contractantes, en vue d'assurer la parfaite sécurité sur les frontières respectives en Asie centrale et le maintien dans ces régions d'une paix solide et durable, ont conclu la convention suivante :

Article premier.

Le gouvernement de Sa Majesté britannique déclare qu'il n'a pas l'intention de changer l'état politique de l'Afghanistan.

Le gouvernement de Sa Majesté britannique s'engage, en outre, à exercer son Influence en Afghanistan seulement dans un sens pacifique et il ne prendra pas lui-même en Afghanistan et n'encouragera pas l'Afghanistan à prendre des mesures menaçant la Russie.

De son côté le gouvernement impérial de Russie déclare qu'il reconnaît l'Afghanistan comme se trouvant en dehors de l'influence russe et il s'engage à se servir, pour toutes ses relations politiques avec l'Afghanistan, de l'intermédiaire du gouvernement de Sa Majesté britannique ; il s'engage aussi à n'envoyer aucun agent en Afghanistan.

Article 2.

Le gouvernement de sa Sa Majesté britannique ayant déclaré dans le traité signé à Kaboul, le 21 mars 1905, qu'il reconnaît l'arrangement et les engagements avec le défunt Emir Rahman et qu'il n'a aucune intention de s'ingérer dans l'administration intérieure du territoire afghan, la Grande-Bretagne s'engage à ne pas annexer ou occuper, contrairement audit traité, une partie quelconque de l'Afghanistan, ni à s'ingérer dans l'administration intérieure de ce pays, sous réserve que l'Emir remplira les engagements déjà contractés par lui à l'égard du gouvernement de Sa Majesté britannique en vertu du traite susmentionné.

Article 3.

Les fonctionnaires russes et afghans spécialement désignés dans ce but ou ceux des provinces limitrophes peuvent entrer en relations directes afin de régler les questions locales n'ayant aucun caractère politique.

Article 4.

La Russie et la Grande-Bretagne déclarent qu'en ce qui concerne l'Afghanistan elles reconnaissent le principe de l'égalité de facilités commerciales et il est convenu que tous les privilèges obtenus jusqu'ici ou ceux qui peuvent l'être à l'avenir par des commerçants britanniques ou anglo-hindous seront également appliqués aux commerçants russes. Si le développement du commerce vient à démontrer la nécessité d'agents commerciaux, les deux gouvernements s'entendront sur les mesures prendre, eu égard, bien entendu, aux droits souverains de l'Emir.

Article 5.

Les présents arrangements n'entreront en vigueur qu'à partir du moment où le gouvernement britannique aura notifié au gouvernement de Russie le consentement de l'Emir aux termes ci-dessus stipulés.

Arrangement concernant le Tibet.


Les gouvernements de la Grande-Bretagne et de Russie, reconnaissant les droits suzerains de la Chine sur le Tibet et considérant que, par  suite de sa situation géographique la Grande-Bretagne a un intérêt spécial à voir le régime actuel des relations extérieures du Tibet intégralement maintenu, sont convenus de l'arrangement suivant :

Article premier.

Les deux Hautes Parties contractantes s'engagent à respecter l'intégrité territoriale du Tibet et à s'abstenir de toute ingérence dans son administration intérieure.

Article 2.

Se conformant au principe admis de la suzeraineté de la Chine sur le Tibet, la Grande-Bretagne et la Russie s'engagent à ne traiter avec le Tibet que par l'entremise du gouvernement chinois. Cet engagement n'exclut pas toutefois les rapports directs des agents commerciaux anglais avec les autorités tibétaines prévus par l'article 5 de la Convention du 7 septembre 1904, entre la Grande-Bretagne et le Tibet et confirmés par la Convention du 27 avril 1906 entre la Grande-Bretagne et la Chine ; il ne modifie pas non plus les engagements assumés par la Grande-Bretagne et la Chine en vertu de l'article 1er de ladite Convention de 1906.

Il est bien entendu que les Bouddhistes tant sujets britanniques que russes peuvent entrer en relations directes sur le terrain strictement religieux avec le Dalaï Lama et les autres représentants du bouddhisme au Tibet ; les gouvernements de la Grande-Bretagne et de Russie s'engagent, pour autant qu’il dépendra d’eux, à ne pas admettre que ces relations puissent porter atteinte aux stipulations du présent arrangement.

Article 3.

Les gouvernements britannique et russe s'engagent, chacun pour sa part, à ne pas envoyer de représentants à Lhassa.

Article 4.

Les deux Hautes Parties s'engagent à ne rechercher ou obtenir, ni pour leur propre compte, ni en faveur de leurs sujets, aucune concession de chemins de fer, routes, télégraphes et mines, ou autres droits au Tibet.

Article 5.

Les deux Gouvernements sont d’accord qu'aucune partie des revenus du Tibet, soit en nature, soit en espèces, ne peut être engagé ou assigné tant à la Grande-Bretagne et à la Russie qu’à leurs sujets.

Annexe à l'arrangement entre la Grande-Bretagne et la Russie concernant le Thibet

La Grande-Bretagne réaffirme la déclaration, signée par Son Excellence le Vice-Roi et Gouverneur-général des Indes et annexée à la ratification de la Convention du 7 septembre 1904, stipulant que l'occupation de la vallée de Chumbi par les forces britanniques prendra fin après le paiement de trois annuités de l'indemnité de 25,000,000 roupies, à condition que les places de marché mentionnés à l'article II de la dite Convention aient été effectivement ouvertes depuis trois ans, et que les autorités tibétaines durant cette période se soient conformées strictement sous tous les rapports aux termes de ladite Convention de 1904. Il est bien entendu que si l'occupation de la vallée de Chumbi par les forces britanniques n’a pas pris fin, pour quelque raison que ce soit, à l’époque prévue par la Déclaration précitée, les gouvernements britannique et russe entreront en pourparlers amicaux à ce sujet.

La présente Convention sera ratifiée et les ratifications en seront échangées à Saint-Pétersbourg aussitôt que faire se pourra.

En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs ont signé la présente Convention et y ont apposé leur cachets.

Fait à Saint-Pétersbourg, en double expédition, le 18/31 août 1907.

(LS) Arthur Nicolson

(LS) Alexandre Iswolski



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Jean-Pierre Maury